- 6 mai
L'IA ne remplace pas le formateur. Elle remplace ses tâches.
- Pierrick BRIAND
- Regards extérieurs
- 0 comments
Le 4 mai 2026, Matthieu Corthésy publiait un article sur l'avenir des équipes RH à l'ère des agents IA. Une phrase m'a arrêté net : « Plus la technologie devient facile, plus l'humain devient important. »
Il parle de ressources humaines. Je parle de formation. Mais le constat est le même, et il mérite qu'on s'y attarde sérieusement.
Depuis plusieurs années, dans mon travail de formateur et d'ingénieur pédagogique auprès d'établissements comme Audencia, IASup ou la CCI de Nantes, et dans les accompagnements individuels que je propose via La Salle des Profs (salledesprofs.fr), j'observe la même trajectoire chez les formateurs face à l'IA : d'abord la peur d'être remplacé, puis la tentation de tout automatiser, puis, pour ceux qui prennent le temps d'y réfléchir, une compréhension plus fine de ce qui se joue réellement. Cette compréhension tient en une phrase : l'IA remplace des tâches, pas des métiers.
L'IA remplace des tâches, pas des métiers
C'est la thèse centrale de Matthieu. Et elle est juste. Rédiger un descriptif de poste prenait des heures ; cela prend maintenant quelques minutes. Mais relire ce descriptif avec un oeil expert reste indispensable. La génération est automatisée. Le jugement, lui, ne l'est pas.
Pour le formateur, le parallèle est immédiat. Produire un quiz aligné sur les niveaux de Bloom prenait une heure. Avec un prompt bien construit, cela prend cinq minutes. Reformuler vingt objectifs pédagogiques sous trois formats différents prenait une matinée. Ce n'est plus le cas.
Mais concevoir la progression pédagogique qui justifie ces objectifs ? Choisir le bon niveau de complexité pour tel public, à tel moment du parcours ? Décider qu'un cas pratique vaut mieux qu'un exposé théorique sur ce chapitre précis ? Ces décisions restent les vôtres. Entièrement.
La distinction que beaucoup oublient
Il y a une frontière que je reviens souvent à tracer, parce qu'elle est moins évidente qu'il n'y paraît.
L'IA traite de l'information. Vous produisez de la transformation.
Ce ne sont pas deux façons de dire la même chose. L'information peut être encodée, structurée, générée, restituée. La transformation, elle, est ce qui se passe dans la tête et le comportement d'un apprenant quand il rencontre cette information dans un contexte pédagogique bien construit. C'est un changement d'état. Et ce changement d'état, aucun outil ne le produit à votre place. Pour approfondir cette distinction, l'article L'IA traite l'information, vous produisez la transformation en détaille toutes les implications.
Matthieu écrit aussi que « l'expertise prend tout son sens » au moment de relire ce que l'IA génère. Pour les équipes RH, c'est vrai. Pour les formateurs, c'est encore plus vrai : votre expertise ne s'arrête pas à la relecture. Elle structure l'intention pédagogique avant même que vous ouvriez un outil.
Ce que ça change concrètement sur les quatre zones de votre activité
Matthieu identifie trois leviers d'impact de l'IA : plus de volume, plus de qualité, plus de vitesse. Ce cadre s'applique directement aux quatre zones de votre activité de formateur.
En conception, l'IA vous permet d'explorer plusieurs structurations d'une formation là où vous n'en auriez testé qu'une seule faute de temps. Elle génère des alternatives, vous arbitrez. Gain réaliste : 30 à 50 % du temps de conception.
En production, elle génère des supports, des exercices, des fiches en une fraction du temps habituel. C'est la zone aux gains les plus spectaculaires, à condition de retravailler systématiquement ce qu'elle produit avant de le livrer à vos apprenants. Gain réaliste : 60 à 80 %.
En évaluation, elle vous aide à construire des grilles et à produire des feedbacks individualisés à plus grande échelle. Cette zone est souvent négligée par les formateurs qui démarrent avec l'IA. C'est pourtant là que l'impact sur la qualité perçue est le plus fort. Gain réaliste : 40 à 60 %.
L'animation, en revanche, reste votre territoire exclusif. Lire l'énergie d'un groupe, sentir le moment juste pour une anecdote, ramener un apprenant qui décroche silencieusement : ce travail invisible ne se délègue pas. C'est lui qui fait la différence entre une formation où les apprenants progressent et une formation où ils consomment du contenu.
Ce qui se passe quand on confond les deux
La confusion entre « l'IA remplace les tâches » et « l'IA remplace le formateur » conduit à deux erreurs opposées, également coûteuses.
La première erreur : refuser l'IA par principe, au motif qu'elle menacerait votre identité professionnelle. Cette posture vous fait perdre du temps sur des tâches que vous pourriez déléguer, et vous place en retrait sur les appels d'offres face à des formateurs qui produisent la même qualité en deux fois moins de temps.
La seconde erreur : tout déléguer à l'IA au nom du gain de productivité, sans maintenir votre filtre pédagogique. Cette posture dégrade progressivement la qualité de ce que vous livrez, érode la confiance de vos apprenants, et vous rend interchangeable avec n'importe quel utilisateur du même outil.
Entre les deux, il y a une troisième voie : comprendre précisément quelles tâches méritent d'être déléguées, lesquelles doivent rester à vous, et comment piloter l'IA de façon à ce qu'elle serve votre intention pédagogique plutôt que de la remplacer. C'est exactement ce que décrivent les trois postures du formateur augmenté (Cap, Garde-fou, Amplification).
Le vrai risque
Matthieu le formule pour les organisations : les équipes ayant impliqué la formation dès le début de l'adoption de l'IA ont obtenu les meilleurs résultats. De loin.
Je dirais la même chose aux formateurs, avec une nuance supplémentaire. La menace ne vient pas de l'IA. Elle vient d'un formateur comme vous, qui a appris à utiliser l'IA avec méthode, et qui répond aux mêmes appels d'offres en livrant la même qualité en deux fois moins de temps.
Ce n'est pas la machine qui vous remplace. C'est le pair qui maîtrise la machine.
Et la maîtrise, contrairement à l'usage, ne s'improvise pas. Tout le monde peut ouvrir ChatGPT et produire quelque chose qui ressemble à un contenu de formation. Savoir structurer un prompt selon une logique pédagogique précise, filtrer ce qui sort avec un regard de pédagogue expérimenté, construire les garde-fous qui protègent votre crédibilité : c'est un savoir-faire qui s'apprend avec méthode.
Par où commencer
Si vous vous reconnaissez dans ce que décrit Matthieu pour les équipes RH, si vous sentez que les lignes bougent sans savoir exactement où vous mettre, la première étape n'est pas de choisir un outil. C'est de faire un diagnostic honnête de votre pratique : sur quelles tâches perdez-vous le plus de temps ? Quelles sont vos vraies forces à amplifier ? Où se situent vos contraintes éthiques et juridiques ?
L'article Par où commencer avec l'IA quand on est formateur pose ce diagnostic en cinq questions et propose un ordre de priorité sur six mois. C'est le point de départ que je recommande à tous les formateurs que j'accompagne.
L'IA ne remplace pas le formateur. Elle remplace certaines de ses tâches : la production répétitive de contenu structuré, la reformulation d'objectifs, la construction de grilles d'évaluation, la rédaction de feedbacks à grande échelle. Ce qu'elle ne remplace pas : le jugement pédagogique, la relation avec les apprenants, la lecture des situations en salle, la décision d'évaluation. La vraie menace ne vient pas de l'IA elle-même. Elle vient du formateur qui a appris à la maîtriser pendant que vous attendiez. La réponse n'est ni la résistance ni la délégation aveugle. C'est la maîtrise méthodique de ce que vous lui confiez et de ce que vous gardez.
Pierrick Briand · Formateur IA · La Salle des Profs · salledesprofs.fr